Premiers emplois : ce qui échappe souvent

L’analyse contenue dans cet article est tirée de mes expériences personnelles, de mes expériences comme accompagnateur auprès de certains patrons et des observations faites auprès de quelques entreprises dirigées par des amis ou des connaissances. Cette analyse s’appuie surtout sur des réalités de PME, d’entreprise artisanale, d’ONG et d’associations camerounaises. Mais j’ai eu des témoignages qui me permettent les mêmes analyses auprès de chefs de PME et associations dans d »autres pays d’Afrique Noire.

Pour un jeune, les premiers emplois sont avant tout des lieux de représentation et il est important de comprendre le cheminement de cette représentation. L’histoire commence en CM2. Où les séquelles des dessins animés et la surprésentation de l’image parentale dessine un construct de héros dans la fonction sociale. L’enfant de CM2 se représente l’univers de travail couronné par une sorte de gloire et de succès qui est en fait un succès héroïque. Il voit derrière la fonction professionnelle avant toute chose une fonction héroïque. Le travail de papa et de maman a d’abord cette signification héroïque. Papa ou maman font quelque chose de bien, quelque chose d’utile. Ils sont des héros.

En sixième donc, quand les premières questions sur le travail futur se posent, les réponses obéissent avant tout à l’expression de cette fonction héroïque. L’enfant veut faire des métiers qui sont des métiers qui apporte reconnaissance, gloire, honneur, bref héroïsme. Et en fonction de la manière avec laquelle la société détermine ses valeurs (richesse, service aux autres, etc), l’enfant se fait un schéma de son métier. Rappelons que certains métiers peuvent paraître valorisant dans un contexte et peu dans l’autre.
Dans un contexte comme le Cameroun, il était facile d’écouter un enfant de troisième vouloir devenir pilote, médecin, avocat, escroc professionnel (au Cameroun, ca s’appelle feyman), bref, faire un métier qui apporterait une certaine reconnaissance, un regard admiratif, un statut héroïque.

En Terminale donc, le jeune a une vision plus ouverte sur le monde et commence à faire ses premiers choix. Il a déjà choisi une série de spécialisation et a commencé à se dessiner de nouvelles perspectives. Il n’a plus simplement l’objet héros en vue. Il commence à se représenter le sujet-héros. Le cadre académique camerounais favorise cette prolongation du sujet-héros qui devient une sorte de rêve. En général, le système éducatif et le cadre associatif estudiantin ne favorise pas actuellement le contact avec le vrai monde professionnel. Peu de stages de vacances dans de vrais situation d’emplois, sinon des stages de très courtes durées. Peu d’échanges interculturels avec des étudiants d’autres horizons, tout ceci conforte l’étudiant dans une auto-représentation surréaliste. S’il fait des études de droit, au moins les deux premières années d’études, il se verra avocat, juriste ou fonctionnaire d’une des grandes écoles qui forme des anciens étudiants de droit et dont l’entrée est fortement limitée. S’il fait des études de langues,  il se verra facilement traducteur dans une ambassade. L’objet et le sujet héroïque fusionnent dans une image disproportionnée et irréaliste.

Ensuite les inquiétudes du chômage qui étaient présents, mais que le sujet héros sentait peu commencent à frapper à la porte. Il arrive que les univers des uns tombent quand ils finissent par choisir définitivement des métiers pour lesquels ils n’avaient jamais eu d’ambition.

Mais pour les autres, la situation est différente. Le sujet-héros est mis entre parenthèses au profit des besoins de subsistance, mais il n’a pas encore fait son deuil ni sa transformation. Le voilà donc qui sous le voile et le nuage du chômage s’empresse de chercher n’importe quel emploi pour couvrir les fins de mois et qui tombe sur un patron qui croit lui donner une chance. Le besoin de subsistance a alors envahit le quotidien du jeune et son premier emploi sera le cadre dans lequel l’intensité de ce besoin va se dissiper. Comprenons nous bien. Le besoin de subsistance ne signifie pas que nous parlons d’individus nécessiteux. Le besoin de subsistance se définit par rapport à l’auto-existence. Subsister signifie dans ce cadre gagner son autonomie; assurer soi-même sa vie. Subsister ici, c’est survivre par soi-même.

Une fois ce besoin est comblé, le nuage qu’il a établit sur le sujet-héros prend du temps à se dissiper, mais il finit par partir. Et au bout de quelques mois, d’un, deux ou trois ans, il laisse place au sujet-héros. L’insatisfaction revient alors chez le jeune qui décide soit de laisser tomber son rêve et donc de s’accommoder à la réalité qu’il vit comme ses camarades qui avaient déjà fait le choix de s’engager dans des métiers pour lesquels ils n’avaient aucune passion, mais qui étaient les portes qui leur ouvrait une certaine garantie sociale ; soit alors, le sujet-héros prend forme et le jeune a la confiance qu’il peut se réaliser autrement (en essayant d’influencer l’organisation alors qu’il est complètement incompétent et inexpérimenté ou en en allant se chercher ailleurs.

La situation décrite plus haut peut être observée dans les deux trois premiers métiers (rarement au delà de cela).

Bien évidemment ce que le patron voit, ce n’est pas tout ce cheminement. Ce que lui il voit, c’est un jeune qui avait besoin d’un emploi, à qui il a offert une chance, qui a manifesté de l’engouement aux premiers jours, moins par la suite et qui finalement est entrain de le lâcher ou ne lui apporte pas grand chose. Le patron est insatisfait de cette relativité de la situation qu’il semble subir alors qu’il pensait avoir trouver un collaborateur (nous reviendrons dans un autre article sur cette notion de collaborateur).

Mais le fait est que le vécu du jeune échappe au patron comme celui du patron échappe au jeune employé. Et donc la plupart des organisations ont un immense mal à gérer leurs ressources humaines qui sont dans les situations que je viens de décrire. Démissions, conflits, rancœurs et pour l’entreprise, des moments de recul en sont les conséquences. Il y a bien évidemment des pistes de sorties et j’en parlerais aussi dans un endroit de l’article. Je voulais juste mettre en évidence que ce que les patrons recrutent souvent ne sont pas ceux qu’ils recrutent quand ils recrutent des jeunes en situation de premiers emplois. Il est important qu’ils le sachent afin de se mettre dans des dispositions de gérer cela et d’en tirer parti pour l’entreprise, pour eux mêmes et pour ces jeunes.

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3 commentaires sur “Premiers emplois : ce qui échappe souvent

  1. je suis très impressionnée par cet article qui retrace de façon succincte le parcourt de nombreux étudiants Camerounais. c’est vraiment dommage de constater que plusieurs personnes n’ont plus vraiment le choix en matière de boulot et se retrouvent dans des secteurs qu’ils n’auraient pas imaginer lorsqu’ils étaient plus jeunes. je pense réellement que le système éducatif en est pour quelque chose mais en tant que jeune, il est impératif de nos jours de se prendre en main, dépasser cette attitude attentiste envers le gouvernement et surtout se défaire des rêves où tout est un acquis.

    • Merci Ronie. C’est absolument vrai. Il y’a un besoin de dépasser la situation de rêve, le sujet-héros. Mais du point de vue de l’entreprise, il y’a aussi un besoin de gérer les jeunes employés qui pourraient potentiellement se trouver dans cette situation. Je reviendrais sur ces deux points dans de prochains articles. Merci de ta visite.

  2. Pingback: Pourquoi je ne crois pas aux solutions et conseils magiques sortis de la lampe d’Aladdin | Psychorganisons

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